
C’était il y a 10 ans, quasiment jour pour jour.
Je rentrais exténué d’une matinée de lycée dont j’avais rempli tous les objectifs : j’avais fait marrer au moins 4 personnes, l’un de mes professeurs m’avait toisé d’un œil mi-amusé, mi-exaspéré et j’avais intercepté de justesse l’aimable courrier de la CPE – une quinquagénaire fraîchement ménopausée dont le dernier rapport sexuel remontait très probablement au dernier bon score du Parti Communiste – stipulant à mes parents que j’avais visiblement omis les cours du samedi matin en recopiant mon emploi du temps.
Comme tous les mercredi après-midi, je m’apprêtais à envoyer bien loin les petits tracas du quotidien en me branchant sur MTV, où le clone anglo-saxon d’Ariane Brodier (rire idiot et problèmes d’oreillette compris) présentait le Hitlist UK, à savoir le classement officiel des ventes de singles au Royaume-Uni.
Comme toutes les semaines, l’artiste occupant la première place serait une surprise incroyable : un vieux boys band qu’on croyait complètement dans les choux, une chanteuse country subitement muée en drag-queen du désert au total look panthère ou encore une adolescente en proie aux désordres hormonaux se secouant les hanches avec panache ; personne outre-Manche, en ces temps bénis des dieux du Minitel, ne pouvait deviner quelle nouvelle sensation envahirait pour 7 jours ou pour 3 mois les cœurs des teenagers anglais.
Et pour une surprise, ce fut une surprise puisque la demi-présentatrice elle -même semblait au bord du collapse nerveux lorsqu’elle balbutia le nom de Cher. Ses grands yeux vides clignaient aussi rapidement que son prompteur défilait et ses lèvres, tellement accoutumées à saluer le triomphe des Spice Girls, ne semblaient plus en mesure de délivrer une phrase grammaticalement complète. On entendit grosso modo : « and now, number one… Oh my God… What ? Well, OK. Cher is back… dance everybody… number one… Believe number one… see you next week ! ».
Et la suite s’avéra aussi exotique que son introduction : dans un grand manteau de papier aluminium, le cobaye des chirugiens albanais se rendait en boîte de nuit, y interprétait l’une des chansons pop les plus éblouissantes du siècle et repartait tranquillement sur le parking de la boîte pour scruter le sol d’un air triste et affligé, comme hallucinée elle-même par ce qu’elle venait de faire.
J’ai subitement saisi ce qui me fascinait dans la pop music : quel autre registre musical aurait permis un tel patchwork ? Avais-je imaginé ce matin, les yeux vissés sur mes Chocapic, que mon nouvel hymne serait interprété par une cinquantenaire rapiécée dont les dernières frasques musicales notoires avaient sensiblement le même âge que mon doudou ? Aurais-je trouvé concevable de sacrer au panthéon de mes chansons éternelles 4 minutes de dance produites par les négriers d’Enrique Iglesias ? M’aurait-il semblé decent de faire un usage si poussif du vocoder, rendant par avance ridicule toute tentative de karaoke ?
J’aurais évidemment répondu à la négative à toutes ces questions incongrues, et je me retrouvai donc scotché devant mon écran de 36cm, déjà prêt à harceler mon pauvre disquaire pour qu’il me fasse importer ce précieux single illico.
Vous connaissez la suite : 10 millions de terriens m’ont imité, Believe est légitimement devenu un tube monstrueux, Damon Albarn et ses confrères représentants de la fine fleur de la pop classieuse UK n'ont pas tari d'éloges à propos de ce refrain incroyable qu'ils n'arrivaient plus à dégager de leur cervelet, la pintade du Hitlist s'est vue annoncer le même #1 durant 7 semaines d'affilée et, surtout, la pop la plus décomplexée s’est vue offrir d’un coup d’un seul de nouvelles perspectives et la promesse d’un avenir radieux.
Quant à moi, j’ai viré pédé.
PS : heureux de vous retrouver, vraiment.
Kissous !





